[§ 27] J’arrive maintenant à un point qui est, selon moi, le secret et le ressort de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Celui qui penserait que les Hallebardes des gardes et l’établissement du guet garantissent les tyrans, se tromperait fort. Ils s’en servent plutôt, je crois, par forme et pour épouvantail, qu’ils ne s’y fient. Les archers barrent bien l’entrée des palais aux moins habiles, à ceux qui n’ont aucun moyen de nuire ; mais non aux audacieux et bien armés qui peuvent tenter quelque entreprise. Certes, il est aisé de compter que, parmi les empereurs romains il en est bien moins de ceux qui échappèrent au danger par le secours de leurs archers, qu’il y en eût de tués par leurs propres gardes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, les compagnies de gens à pied, en un mot ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais bien toujours (on aura quelque peine à le croire d’abord, quoique ce soit exactement vrai) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui assujettissent tout le pays. Il en a toujours été ainsi que cinq à six ont eu l’oreille du tyran et s’y sont approchés d’eux-mêmes ou bien y ont été appelés par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les complaisants de ses sales voluptés et les copartageants de ses rapines. Ces six dressent si bien leur chef, qu’il devient, envers la société, méchant, non seulement de ses propres méchancetés mais, encore des leurs. Ces six, en tiennent sous leur dépendance six mille qu’ils élèvent en dignité, auxquels ils font donner, ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers publics, afin qu’ils favorisent leur avarice ou leur cruauté, qu’ils les entretiennent ou les exécutent à point nommé et fassent d’ailleurs tant de mal, qu’ils ne puissent se maintenir que par leur propre tutelle, ni d’exempter des lois et de leurs peines que par leur protection1. Grande est la série de ceux qui viennent après ceux-là. Et qui voudra en suivre la trace verra que non pas six mille, mais cent mille, des millions tiennent au tyran par cette filière et forment entre eux une chaîne non interrompue qui remonte jusqu’à lui. Comme Homère le fait dire à Jupiter qui se targue, en tirant une pareille chaîne, d’amener à lui tous les Dieux. De là venait l’accroissent du pouvoir du sénat sous Jules César ; l’établissement de nouvelles fonctions, l’élection à des offices, non certes et à bien prendre, pour réorganiser la justice, mais bien pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, par les gains et parts de gains que l’on fait avec les tyrans, on arrive à ce point qu’enfin il se trouve presque un aussi grand nombre de ceux auxquels la tyrannie est profitable, que de ceux auxquels la liberté serait utile. C’est ainsi qu’au dire des médecins, bien qu’en notre corps rien ne paraisse gâté, dès qu’en un seul endroit quelque tumeur se manifeste, toutes les humeurs se portent vers cette partie véreuse : pareillement, dès qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits friponneaux et de faquins perdus de réputation, qui ne peuvent faire mal ni bien dans un pays, mais ceux qui sont possédés d’une ardente ambition et d’une notable avarice se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, autant de petits tyranneaux. Ainsi sont les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns découvrent le pays, les autres pourchassent les voyageurs ; les uns sont en embuscade, les autres au guet ; les uns massacrent, les autres dépouillent ; et bien qu’il y ait entre eux des rangs et des prééminences et que les uns ne soient que les valets et les autres les chefs de la bande, à la fin il n’y en a pas un qui ne profite, si non du principal butin, du moins du résultat de la fouille. Ne dit-on pas que non seulement les pirates ciliciens2 se rassemblèrent en si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux le grand Pompée ; mais qu’en outre ils attirèrent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités dans les havres desquelles revenant de leurs courses, ils se mettaient en sûreté, donnant en échange à ces villes une portion des pillages qu’elles avaient recélés.
[§ 28] C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gardé par ceux desquels il devrait se garder, s’ils n’étaient avilis : mais, comme on l’a fort bien dit pour fendre le bois, il se fait des coins de bois même. Tels sont ses archers, ses gardes, ses hallebardiers. Non que ceux-ci ne souffrent souvent eux-mêmes de son oppression ; mais ces misérables, maudits de Dieu et des hommes, se contentent d’endurer le mal, pour en faire, non à celui qui le leur fait, mais bien à ceux qui, comme eux, l’endurent et n’y peuvent rien. Et toutefois, quand je pense à ces gens-là, qui flattent bassement le tyran pour exploiter en même temps et sa tyrannie et la servitude du peuple, je suis presque aussi surpris de leur stupidité que de leur méchanceté3. Car, à vrai dire, s’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de la liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains la servitude ? Qu’ils mettent un moment à part leur ambition, qu’ils se dégagent un peu de leur sordide avarice, et puis, qu’ils se regardent, qu’ils se considèrent en eux-mêmes : ils verront clairement que ces villageois, ces paysans qu’ils foulent aux pieds et qu’ils traitent comme des forçats ou des esclaves4, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont plus heureux et en quelque sorte plus libres qu’eux. Le laboureur et l’artisan, pour tant asservis qu’ils soient, en sont quittes en obéissant ; mais le tyran voit ceux qui l’entourent, coquinant et mendiant sa faveur. Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il ordonne, mais aussi qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent même, pour le satisfaire, qu’ils préviennent aussi ses propres désirs. Ce n’est pas tout de lui obéir, il faut lui complaire, il faut qu’ils se rompent, se tourmentent, se tuent à traiter ses affaires et puisqu’ils ne se plaisent que de son plaisir, qu’ils sacrifient leur goût au sien, forcent leur tempérament et le dépouillement de leur naturel. Il faut qu’ils soient continuellement attentifs à ses paroles, à sa voix, à ses regards, à ses moindres gestes : que leurs yeux, leurs pieds, leurs mains soient continuellement occupés à suivre ou imiter tous ses mouvements, épier et deviner ses volontés et découvrir ses plus secrètes pensées. Est-ce là vivre heureusement ? Est-ce même vivre ? Est-il rien au monde de plus insupportable que cet état, je ne dis pas pour tout homme bien né, mais encore pour celui qui n’a que le gros bon sens, ou même figure d’homme ? Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi n’ayant rien à soi et tenant d’un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie !
[§ 29] Mais ils veulent servir pour amasser des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fut à eux, puisqu’ils ne peuvent pas dire qu’ils sont à eux-mêmes. Et, comme si quelqu’un pouvait avoir quelque chose à soi sous un tyran, ils veulent pouvoir se dire possesseurs de biens, et ils oublient que ce sont eux qui lui donnent la force de ravir tout à tous, et de ne laisser rien qu’on puisse dire être à personne. Ils savent pourtant que ce sont les biens qui rendent les hommes plus dépendants de sa cruauté ; qu’il n’y a aucun crime envers lui et selon lui plus digne de mort, que l’indépendance, ou l’avoir de quoi ; qu’il n’aime que les richesses et s’attaque de préférence aux riches, qui viennent cependant se présenter à lui, comme les moutons devant un boucher, pleins et bien repus, comme pour exciter se voracité. Ces favoris ne devraient pas tant se souvenir de ceux qui ont gagné beaucoup de biens autour des tyrans, que de ceux qui s’y étant gorgés d’or pendant quelque temps, y ont perdu peu après et les biens et la vie. Il ne leur devrait pas venir tant à l’esprit combien d’autres y ont acquis des richesses, mais plutôt, combien peu de ceux-là les ont gardées. Qu’on parcoure toutes les anciennes histoires, que l’on considère et l’on verra parfaitement combien est grand le nombre de ceux qui, étant arrivés par d’indignes moyens jusqu’à l’oreille des princes, soit en flattant leurs mauvais penchants, soit en abusant de leur simplicité, ont fini par être écrasés par ces mêmes princes qui avaient mis autant de facilité à les élever qu’ils ont eu d’inconstance à les conserver. Certainement parmi le grand nombre de ceux qui se sont trouvés auprès des mauvais rois, il en est peu, ou presque point qui n’aient éprouvé quelques fois en eux-mêmes la cruauté du tyran qu’ils avaient auparavant attisée contre d’autres, et qui, s’étant le plus souvent enrichis, à l’ombre de sa faveur, des dépouilles d’autrui, n’aient eux-mêmes enrichi les autres de leur propre dépouille5.
[§ 30] Les gens de bien même, si parfois il s’en trouve un seul aimé du tyran, pour si avant qu’ils soient dans sa bonne grâce, pour si brillantes que soient en eux la vertu et l’intégrité qui toujours vues de près, inspirent, même aux méchants, quelque respect ; ces gens de bien, dis-je, ne sauraient se soutenir auprès du tyran ; il faut qu’ils se ressentent aussi du mal commun, et qu’à leurs dépens ils éprouvent ce que c’est que la tyrannie. On peut en citer quelques-uns tels que : Sénèque, Burrhus, Trazéas, cette trinité de gens de bien, dont les deux premiers eurent le malheur de s’approcher d’un tyran qui leur confia le maniement de ses affaires : tous deux estimés et chéris par lui, dont l’un l’avait éduqué et tenait pour gage de son amitié les soins qu’il avait eus de son enfance ; mais ces trois-là seulement, dont la mort fut si cruelle, ne sont-ils pas des exemples suffisants du peu de confiance que l’on doit avoir dans de méchants maîtres. Et en vérité quelle amitié attendre de celui qui a le cœur assez dur pour haïr tout un royaume qui ne fait que lui obéir, et d’un être qui ne sachant aimer, s’appauvrit lui-même et détruit son propre empire6 ?
[§ 31] Or si on veut dire que Sénèque, Burrhus et Trazéas n’ont éprouvé ce malheur que pour avoir été trop gens de bien, qu’on cherche hardiment autour de Néron lui-même et on verra que tous ceux qui furent en grâce auprès de lui et qui s’y maintinrent par leur méchanceté, ne firent pas meilleure fin. Qui jamais a ouï parler d’un amour si effréné, d’une affection si opiniâtre ; qui a jamais vu d’hommes aussi obstinément attachés à une femme que celui-là le fut à Poppée7 ? Agrippine sa mère, n’avait-elle pas, pour le placer sur le trône, tué son propre mari Claude, tout entrepris pour le favoriser, et même commis toutes sortes de crimes ? et cependant son propre fils, son nourrisson, celui-là même qu’elle avait fait empereur de sa propre main8, après l’avoir ravalée, lui ôta la vie ; personne ne nia qu’elle n’eût bien mérité cette punition à laquelle on eût généralement applaudi si elle avait été infligée par tout autre. Qui fut jamais plus aisé à manier, plus simple et, pour mieux dire, plus stupide que l’empereur Claude ? qui fut jamais plus coiffé d’une femme que lui de Messaline ? Il la livra pourtant au bourreau. Les tyrans bêtes, sont toujours bêtes quand il s’agit de faire le bien, mais je ne sais comment, à la fin, pour si peu qu’ils aient d’esprit, il se réveille en eux pour user de cruauté9, même envers ceux qui leur tiennent de près. Il est assez connu le mot atroce de celui-là10 qui voyait la gorge découverte de sa femme, de celle qu’il aimait le plus, sans laquelle il semblait qu’il ne put vivre, lui adressa ce joli compliment : « Ce beau cou sera coupé tout à l’heure, si je l’ordonne. » Voilà pourquoi la plupart des anciens tyrans ont presque tous été tués par leurs favoris qui ayant connu la nature de la tyrannie étaient peu rassurés sur la volonté du tyran et se défiaient continuellement de sa puissance. Ainsi Domitien fut tué par Stéphanus11, Commode par une de ses maîtresses12 ; Caracalla par le centurion Martial13 excité par Macrin, et de même presque tous les autres14.
[§ 32] Certainement le tyran n’aime jamais et jamais n’est aimé. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte : elle ne peut exister qu’entre gens de bien, elle naît d’une mutuelle estime, et s’entretient non tant par les bienfaits que par bonne vie et mœurs. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance de son intégrité. Il a, pour garants, son bon naturel, sa foi, sa constance ; il ne peut y avoir d’amitié où se trouvent la cruauté, la déloyauté, l’injustice. Entre méchants, lorsqu’ils s’assemblent, c’est un complot et non une société. Ils ne s’entretiennent pas, mais s’entre craignent. Ils ne sont pas amis, mais complices.
[§ 33] Or, quand bien même cet empêchement n’existerait pas, il serait difficile de trouver en un tyran une amitié solide, parce qu’étant au-dessus de tous et n’ayant point de pair, il se trouve déjà au-delà des bornes de l’amitié, dont le siège n’est que dans la plus parfaite équité, dont la marche est toujours égale et où rien ne cloche. Voilà pourquoi il y a bien, dit-on, une espèce de bonne foi parmi les voleurs lors du partage du butin, parce qu’ils sont tous pairs et compagnons, et s’ils ne s’aiment, du moins, ils se craignent entre eux et ne veulent pas, en se désunissant, amoindrir leur force. Mais les favoris d’un tyran ne peuvent jamais se garantir de son oppression parce qu’ils lui ont eux-mêmes appris qu’il peut tout, qu’il n’y a, ni droit, ni devoir qui l’oblige, qu’il est habitué de n’avoir pour raison que sa volonté, qu’il n’a point d’égal et qu’il est maître de tous. N’est-il pas extrêmement déplorable que malgré tant d’exemples éclatants et un danger si réel, personne ne veuille profiter de ces tristes expériences et que tant de gens s’approchent encore si volontiers des tyrans et qu’il ne s’en trouve pas un qui ait le courage et la hardiesse de lui dire ce que dit (dans la fable) le renard au lion qui contrefaisait le malade : « J’irais bien te voir de bon cœur dans ta tanière ; mais je vois assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi, mais de celles qui reviennent en arrière, je n’en vois pas une15. »
[§ 34] Ces misérables voient reluire les trésors du tyran ; ils admirent tout étonnés l’éclat de sa magnificence, et, alléchés par cette splendeur, ils s’approchent, sans s’apercevoir qu’ils se jettent dans la flamme, qui ne peut manquer de les dévorer. Ainsi l’indiscret satyre, comme le dit la fable, voyant briller le feu ravi par le sage Prométhée, le trouva si beau qu’il alla le baiser et se brûla16. Ainsi le papillon qui, espérant jouir de quelque plaisir se jette sur la lumière parce qu’il la voit briller, éprouve bientôt, comme dit Lucain, qu’elle a aussi la vertu de brûler. Mais supposons encore que ces mignons échappent des mains de celui qu’ils servent, ils ne se sauvent jamais de celles du roi qui lui succède. S’il est bon, il faut rendre compte et se soumettre à la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur ancien maître, il ne peut manquer d’avoir aussi des favoris, qui d’ordinaire, non contents d’enlever la place des autres, leur arrachent encore et leurs biens et leur vie. Comment se peut-il donc qu’il se trouve quelqu’un qui, à l’aspect de si grands dangers et avec si peu de garantie, veuille prendre une position si difficile, si malheureuse et servir avec tant de périls un si dangereux maître ? Quelle peine, quel martyre, est-ce grand Dieu ! être nuit et jour occupé de plaire à un homme, et néanmoins se méfier de lui plus que de tout autre au monde : avoir toujours l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour éventer la mine de ses concurrents, pour dénoncer qui trahit le maître ; rire à chacun, d’entre craindre toujours, n’avoir ni ennemi reconnu, ni ami assuré ; montrer toujours un visage riant et avoir le cœur transi : ne pouvoir être joyeux et ne pas oser être triste17.
[§ 35] Mais il est vraiment curieux de considérer ce qui leur revient de tout ce grand tourment et le bien qu’ils peuvent attendre de leur peine et de cette misérable vie. D’ordinaire, ce n’est pas le tyran que le peuple accuse du mal qu’il souffre, mais bien ceux qui gouvernent ce tyran. Ceux-là, le peuple, les nations, tout le monde à l’envi, jusques aux paysans, aux laboureurs, savent leurs noms, découvrent leurs vices, amassent sur eux mille outrages, mille injures, mille malédictions. Toutes les imprécations, tous les vœux sont tournés contre eux. Tous les malheurs, toutes les pestes, toutes les famines, ceux qu’ils appellent sujets les leur imputent ; et si, quelquefois, ils leur rendent en apparence quelques hommages, alors même ils les maudissent au fond de l’âme et les ont en plus grande horreur que les bêtes féroces. Voilà la gloire, voilà l’honneur qu’ils recueillent de leur service, aux yeux de ces gens qui, s’ils pouvaient avoir chacun un morceau de leur corps, ne seraient pas encore (ce me semble) satisfaits ni même à demi consolés de leurs souffrances. Et, lors même que ces tyrans ne sont plus, les écrivains qui viennent après eux, ne manquent pas de noircir, de mille manières, la mémoire de ces mange-peuple18. Leur réputation est déchirée dans mille livres, leurs os même sont, pour ainsi dire, traînés dans la boue par la postérité, et tout cela, comme pour les punir encore après leur mort, de leur méchante vie.
1. [Note du transcripteur] Quelle vérité dans ce tableau ! ne dirait-on pas qu’il a été tracé de nos jours, et en face de ce qui se passe sous nos yeux ?... 2. [Note du transcripteur] Les habitants de la Cilicie, ancienne province de l’Asie Mineure qui fait aujourd’hui partie de la Turquie d’Asie. Ils étaient alors ce que les Algériens étaient à notre époque. 3. [Note du transcripteur] Ne vous fâchez pas, messieurs les furieux de modération ; ce n’est pas moi, c’est ce bon Étienne qui, depuis près de trois siècles, vous a dressé cette injure que vous méritez si bien. 4. [Note du transcripteur] Qu’ils appellent, dans leur présomptueux dédain, prolétaires : et, dans leur rage, barbares. (Voir le fameux article du journal des débats.) 5. [Note du transcripteur] Cette peinture, pour si terrible et si exacte qu’elle soit, n’effraiera pas, j’en suis sûr, nos affamés de places et de budgets. 6. [Note du transcripteur] Car un roi qui connaîtrait ses vrais intérêts ne saurait s’empêcher de voir que : « en appauvrissant ses sujets, il s’appauvrirait aussi certainement lui-même qu’un jardinier qui, après avoir cueilli le fruit de ses arbres, les couperait pour les vendre etc., etc. » Ce fragment de note que j’extrais d’une autre plus longue de Coste et dans laquelle il cite aussi Alexandre et Darius comme des faiseurs de belles maximes, ne se rapporte qu’au mot appauvrir qui se trouve dans le texte. N’aurait-il pas pu l’étendre au mot détruire qui le suit ? et rappeler à ce sujet le crime de Néron qui, pour son bon plaisir et comme passe-temps, fit mettre le feu à Rome, capitale de son empire, le tout pour voir quelle grimace feraient ses sujets ainsi grillés ?… De nos jours se passe-t-il des choses aussi épouvantables ?… Non, mais voyez le progrès de l’humanité ; si de son temps les canons et la poudre à tirer eussent été connus, Néron, je gage, se fut contenté de faire mitrailler les Romains, comme l’a fait en juillet 1830, Charles X, qu’on aurait, à juste titre, surnommé le mitrailleur, si depuis… mais chut !!! 7. [Note du transcripteur] Selon Suétone et tacite, Néron dans un accès de colère la tua d’un coup de pied dans le ventre pendant le temps de sa grossesse. Tacite ajoute : Par passion plutôt que sur un fondement raisonnable, plusieurs écrivains ont publié que Poppée avait été empoisonnée par Néron. 8. [Note du transcripteur] « … Trois fois il essaya le poison, et la trouvant munie de préservatifs, il prépara un plafond qui devait se détendre artificiellement la nuit, et tomber sur elle pendant son sommeil. L’indiscrétion de ses complices éventa ce projet, et il imagina un vaisseau qui en s’ouvrant la noierait ou l’écraserait de ses débris, feignit donc de se réconcilier avec elle, et l’invita par des lettres très flatteuses à venir à Baïes, célébrer avec lui les fêtes de Pallas. Il la retint longtemps à table, après avoir chargé les capitaines des galères de fracasser, comme par un choc fortuit, celle qui l’avait amenée. À sa place, il lui offrit, pour retourner à Bauli, le vaisseau qu’on avait construit avec artifice. Il l’y conduisit avec gaieté, et même en se séparant d’elle, il lui baisa le sein. Il veilla le reste du temps, attendant avec une grande anxiété l’issue de son entreprise. Mais informé qu’elle avait mal réussi, et que sa mère était échappée à la nage, et ne sachant plus à quoi recourir, il profita de l’arrivée de L. Agerinus, affranchi d’Agrippine qui lui annonçait avec joie qu’elle était sauvée. Un poignard jeté furtivement à côté de lui fut le prétexte dont il se servit pour le faire saisir et enchaîner comme un assassin envoyé par sa mère ; et il la fit tuer aussitôt, voulant donner à croire qu’elle s’était dérobée par une mort volontaire à la découverte de son crime. (Suétone, vie de Néron § 34.) 9. [Note du transcripteur] Témoin le stupide et cruel Charles X de récente mémoire. 10. [Note du transcripteur] De Caligula, duquel Suétone a retracé la férocité en ces termes : « On peut juger de ses cruelles plaisanteries par celles-ci : Se tenant un jour debout auprès de la statue de Jupiter, il demanda à l’acteur tragique Appelle : qui de Jupiter ou de moi te semble le plus grand ? L’acteur, embarrassé, tardant trop à répondre, il le fit déchirer à coups de fouet, tout en faisant l’éloge de sa voix suppliante, dont la douceur n’était pas même altérée par les gémissements. Toutes les fois qu’il baisait le cou de sa femme ou de sa maîtresse, il ajoutait : Un si beau cou sera tranché à mon premier ordre. Il disait même qu’il n’épargnerait pas les plus cruelles tortures à Césonie, pour savoir d’elle pourquoi il l’aimait tant. » (Suétone, vie de Caligula, § 33). 11. [Note du transcripteur] « Voici à peu près tout ce qu’on a su sur les préparatifs et le genre de sa mort. Les conjurés restant indécis quand et comment ils l’attaqueraient, si c’était au bain ou à son souper ; Stéphanus intendant de Domitilla, alors accusé de malversations, leur offrit ses conseils et ses services. Pour écarter tout soupçon, il feignit d’avoir mal au bras gauche qu’il tint enveloppé de laine et de bandelettes durant quelques jours. À l’instant marqué il y cacha un poignard ce fut admis sous prétexte d’une conjuration qu’il voulait révéler. Il profita de l’intervalle où Domitien lisait avec étonnement le mémoire qu’il venait de lui remettre, pour lui percer les aines. Quoique blessé, le tyran se défendait, lorsque Clodianus, décoré de la corne militaire (espèce de décoration de l’époque) Maximus affranchi de Parthénius, Saturius décurion de la chambre, et un gladiateur fondirent sur lui et lui firent sept blessures dont il expira. » (Suétone, vie de Domitien, § 17.) 12. [Note du transcripteur] Qui se nommait Marcia (V. Hérodien, liv 1.) 13. [Note du transcripteur] Antonin Caracala, qu’un centurion, nommé Martial, tua d’un coup de poignard à l’instigation de Macrin, comme on peut le voir dans Hérodien (liv. 4 vers la fin). — Le premier imprimeur de ce discours avait mis ici Marin au lieu de Macrin ; faute évidente. Étienne de la Boétie ne pouvait pas se tromper au nom de Macrin, trop connu dans l’histoire, puisqu’il fut élu empereur à la place d’Antonin Caracalla. 14. [Note du transcripteur] La dégoûtante revue de tous ces empereurs romains, leur sale vie, leur férocité, leurs forfaits et leurs crimes, sont tellement atroces, qu’on voudrait pouvoir les révoquer en doute ; mais ils nous sont attestés par les historiens les plus dignes de foi. Nos tyrans modernes sont-ils moins cruels ? seraient-ils moins coupables parce qu’ils exercent leurs meurtres en grand ? Le carcere duro du bénin despote autrichien, le récent massacre des Polonais, le règne de l’ordre à Varsovie, seront-ils considérés par l’histoire comme moins infâmes que les crimes des empereurs romains ?… je ne le pense pas. Mais, de nos temps, n’avons-nous pas eu nos Néron et nos Caligula. Une seule cour du nord, celle qui étouffe si bien les nations entières, ne nous présente-t-elle pas une série non interrompue d’assassinats dans le propre famille régnante ? Et ce fameux Ferdinand VII, dernier tyran de l’Espagne, n’a-t-il pas, comme Néron, tué sa première femme, d’un coup de pied dans le ventre, pendant sa grossesse ? n’a-t-il pas, nouveau Caligula, jeté une tasse de chocolat bouillant sur le sein de sa seconde fiancée « pour voir seulement, répondait-il froidement à son père Charles IV, quelle grimace elle ferait ». De tout temps, les tyrans ont été des vraies bêtes féroces. 15. [Note du transcripteur] Ce bon Jean Lafontaine, vrai jacobin du XVIIe siècle, a rendu ce même trait dans ces deux vers pleins de grâce : mais dans cet antre, / je vois fort bien comme l’on entre / et ne vois pas comme on en sort. (Liv. 6, fable, 14.) 16. [Note du transcripteur] Ceci est pris d’un traité de Plutarque intitulé : Comment on pourra recevoir utilité de ses ennemis, ch. 2, de la traduction d’Amiot, dont voici les propres paroles : « Le satyre voulut baiser et embrasser le feu la première fois qu’il le vit ; mais Prométhée lui cria : “Bouquin, tu pleureras la barbe de ton menton, car il brûle quand on y touche.” » 17. [Note du transcripteur] Eh bien, chers amis ! que dites-vous de cette vie si bien peinte en ces quelques lignes ? n’est-ce pas une vraie galère ? Et pourtant ces misérables qui s’y adonnent, qui courent volontairement à la turpitude, osent encore vous calomnier et vous injurier, vous, qui aimez mieux manier l’alène, la hache, le rabot ou la navette, que de mener cet infâme train-là !! 18. [Note du transcripteur] C’est le titre qu’on donne à un roi dans Homère (Illiade A, v. 341) et dont La Boétie régale très justement ces premiers ministres, ces intendants et surintendants des finances qui, par les impositions excessives et injustes dont ils accablent le peuple gâtent et dépeuplent les pays dont on leur a abandonné le soin, font bientôt d’un puissant royaume où florissaient les arts, l’agriculture et le commerce, un désert affreux où règnent la barbarie et la pauvreté, jettent le prince dans l’indigence, le rendant odieux à ce qui lui reste de sujets et méprisable à ses voisins.
Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.frTélécharger le manuel : https://forge.apps.education.fr/drane-ile-de-france/les-manuels-libres/francais-premiere ou directement le fichier ZIPSous réserve des droits de propriété intellectuelle de tiers, les contenus de ce site sont proposés dans le cadre du droit Français sous licence CC BY-NC-SA 4.0 